László Krasznahorkai
Je veux distancer la terre, je suis sorti du pré par le pont du ruisseau, je suis sorti du sous-bois derriere l'abreuvoir des cerfs, je suis sorti de la porte du bâtiment situé a l'angle de 12 e rue et de l'avenue A, et je voulais etre plus rapide que la terre, quelle que fut la direction prise par ma pensée, tout me conduisait la : laisse tout derriere toi et distance la terre, maintenant, et je suis sorti, et je me suis élancé, et je me suis instinctivement bien élancé car je n'ai pas pris la direction de l'Est, du Sud, du Nord, ni d'aucune de leurs combinaisons, mais je suis parti vers l'Ouest, un bon choix, estimai-je dans la premiere fraction de l'instant, puisque la Terre tourne de gauche a droite, c'est-a-dire d'Ouest en Est, puisque tout, la maison, la cuisine matinale, la tasse sur la table, la vapeur moirée d'émeraude du thé fumant dans la tasse, comme les volutes de son parfum s'élevant, ainsi que tous les brins d'herbe du pré emperlé de rosée matinale, que l'abreuvoir des cerfs désert dans le sous-bois, tout, fondamentalement, se déplaçait résolument d'Ouest en Est, aussi devais-je, moi qui voulais etre plus rapide que la Terre et qui étais sorti de la porte, du pré, du sous-bois, prendre précisément la direction plein Ouest alors que tout, le monde entier, les milliards de composantes de ce monde infiniment vaste tournaient a une vitesse insaisissable en permanence d'Ouest en Est, autrement dit, moi, qui voulais etre plus rapide, et qui, en me positionnant a contre-courant des lois de la physique dans un élan soudain, avec une liberté évidente, pensais avoir choisi instinctivement ma propre vitesse, je devais courir en sens inverse, a l'inverse de ce monde monstrueusement vaste et de tout ce qu'il comptait de porte, de pré, de sous-bois, mais enfin, pas du tout ! me dis-je, abasourdi, dans la seconde fraction de l'instant, comment cela en sens inverse ? surtout pas en sens inverse, je m'étais instinctivement mal positionné en démarrant de la porte, du pré, du sous-bois, je devais au contraire aller dans le meme sens qu'elle, d'Ouest en Est, nom de Dieu ! et j'ai tourné sur mon axe le temps d'un battement de cil, comment avais-je pu croire instinctivement que si je courais face a la Terre sa vitesse et la mienne, dans un respect et une considération mutuels, s'additionneraient, qu'il y aurait la vitesse de la Terre, qui tournait d'Ouest en Est, et qu'il y aurait la mienne, laquelle, attribuant impérieusement une valeur absolue a l'immobilité de son point de départ, irait face a elle, en toute indépendance, en sens inverse, l'infime petit dans le Grand Tout, l'infime contre-direction face a la Grande Direction, chacune en toute indépendance, reliées entre elles par le seul fait que la Grande Direction offrait une place en son sein a l'infime contre direction, mais je débloque, me suis-je dit tout en faisant demi-tour, mais comment ai-je pu croire une chose pareille, qui plus est instinctivement, car si un seul lien les unissait celui-ci ne pouvait etre que le suivant : l'une portait l'autre en elle-meme, contenait l'autre, l'une faisait partie intégrante de l'autre, lui était inféodée, subordonnée, elle était le petit frere, la petite sour, que le Grand traînait avec lui partout ou il allait, la Terre avançait donc tres logiquement et exclusivement d'Ouest en Est avec moi en elle, moi qui voulais aller plus vite que la Terre j'entretenais une évidente relation de dépendance avec elle, une relation d'une logique implacable, a savoir que cette vitesse, celle de la Terre, contenait en elle l'autre vitesse, celle de ma course, d'une façon ou d'une autre elle la contenait, et a l'échelle du Grand Ensemble peu importait que je courre en sens inverse, que ma vitesse soit en négatif, ou que je courre dans son sens, et qu'elle soit en positif, seulement voila, pour moi cela avait beaucoup d'importance, car puisque moi je voulais précisément aller plus vite que la Terre il me fallait etre en positif, pas question d'un Grand et Libre Grand ensemble avec en lui l'infime et indépendant Petit ensemble, non, je devais courir selon les lois de la physique du Grand, désormais dans la bonne direction, c'est-a-dire d'Ouest en Est, avec la Terre, c'était, bien sur, la seule façon, le seul moyen, si je voulais aller plus vite que la Terre, et je me suis mis a courir avec la Terre, d'Ouest en Est, du couchant au levant, et j'allais déja plus vite, notai-je avec surprise, que l'éclair, je portais en moi la vitesse de la Terre, meme sans faire le moindre mouvement, meme en courant sur sa surface en direction de l'Est, cela coulait de source, c'était logique, je respirais de plus en plus légerement, il faisait frais ici, dans la liberté de la nuit, ou celle du petit jour, ou plutôt celle de l'entre-deux, j'étais enfermé ici, mais totalement apaisé, sachant que je courais désormais dans la bonne direction pour aller plus vite que la Terre, car la Terre est la pensée, pensais-je depuis le tout début, et je voulais aller plus vite que la pensée, distancer la pensée, telle avait été ma cible immédiate, la cible que je visais en démarrant de la porte d'immeuble a l'angle de la 12 e rue et de l'avenue A, du pré emperlé de rosée qui longeait le ruisseau, de l'abreuvoir des cerfs désert dans le sous-bois, pour dans un premier temps partir dans la mauvaise direction, instinctivement, avant de me corriger et, l'espace d'un battement de cil, de me tourner dans la bonne direction, d'Ouest en Est, infime Ensemble dans l'Immense Ensemble, dans lequel je devais additionner ma vitesse a la sienne, et je l'ai additionnée, j'ai donc couru, aussi vite que je pouvais, j'ai pris mes jambes a mon cou sous l'immense ciel qui tournait de la nuit au petit jour, et je n'avais qu'une pensée : tout est bien ainsi, j'additionne la mienne a la sienne, ma vitesse a la sienne, quand une nouvelle idée soudaine m'a traversé l'esprit, bon, tres bien, mais de combien suis-je plus rapide que la Terre ? et puis, est-ce vraiment important de savoir de combien je suis plus rapide ? non, non c'est sans intéret, affirmai-je tout en courant a toutes jambes, puisque la seule chose qui importe c'est de dépasser la pensée, donc d'aller plus vite que la Terre, mais quand mon petit frere s'est mis a compter dans ma tete et a déterminer que la vitesse de la Terre, que le gigantesque et éternel < par seconde > de cette rotation majestueuse était de tant, et que le < par seconde > occasionnel établi par ma performance de course était lui de tant, j'ai tout a coup commencé a entrevoir que pour etre plus rapide que la Terre n'importe quelle vitesse pouvait faire l'affaire, et je me suis dit que finalement je n'avais pas besoin de courir aussi vite puisque ma vitesse globale ne changeait rien, et j'ai tout a coup réalisé que si je ralentissais légerement ma vitesse de course, et je l'ai immédiatement ralentie, un nombre incalculable de possibilités d'aller plus vite que la Terre s'offrait a moi, qu'il me suffisait de garder la direction ouest est, qu'il me suffisait de courir, car meme sans céder a la tentation offerte par les méridiens, qui les multipliaient de façon exponentielle, j'avais le choix entre un nombre incalculable de vitesses possibles, ma propre vitesse de course avait un nombre infini de valeurs, et finalement, pensai-je tout en ralentissant ma vitesse de course, il me suffisait juste. d'avancer, de mettre un pied devant l'autre, l'important était d'aller d'Ouest en Est, de ne pas m'arreter, et pour ne pas m'arreter il existait des milliards de vitesses potentielles, tandis que j'étais libre, totalement libre, me dis-je alors qu'instinctivement mes pas ralentissaient de plus en plus, je pouvais parfaitement choisir en toute liberté la vitesse de mes pas pour aller plus vite que la Terre, et ainsi plus vite que la pensée, puisque la Terre est la pensée, et c'est cela que j'avais en tete juste avant de m'élancer, avant de sortir du pré par le pont du ruisseau, de sortir du sous-bois derriere l'abreuvoir des cerfs, de sortir de la porte de l'immeuble situé a l'angle de la 12 e rue et de l'Avenue A. Maintenant, si je ne me suis pas trompé, si je garde la direction, si je me contente d'avancer, voire meme en me promenant dans la fraîcheur du petit jour, j'atteindrai ma cible, et j'irai plus vite que la Terre - seulement le sous-bois s'éloignera de plus en plus, le pré, la porte d'immeuble, le parfum de la vapeur émeraude s'évanouiront dans le temps pour toujours, définitivement, irrévocablement.
Translated by Joëlle Dufeuilly